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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /2009 11:29

Migrations

 

Il marchait depuis bientôt trois jours sur ce sol ocre, craquelé par la saison sèche, la tête bourdonnante et  les lèvres fendillées. Ses pieds crevassés soulevaient, sur la piste roussâtre, de petits nuages de poussière tourbillonnante. Seul le déglutissement de sa salive lui donnait encore une illusion de fraîcheur.


L’oued était sec depuis le début de la saison.  Seul le trou d’eau permettait de remonter encore un liquide rouge et saumâtre, dont on abreuvait le bétail. Pour la consommation des hommes, il aurait fallu la filtrer, puis la faire bouillir. Mais les buissons d’épineux faisaient un piètre combustible, qui ne servait plus qu’à la cuisson des aliments.

 Son dernier né était brûlant de fièvre ; et les décoctions  s’étaient révélées impuissantes à endiguer cette diarrhée qui drainait sa vie jour après jour

 Ne pouvant se résoudre à attendre  ce qu’il savait inéluctable, il était parti.
Le sol, sous ses pas, était comme un lit de braises, et seule une marche rapide lui permettait d’en supporter les feux.

Il n’en n’avait pas toujours été ainsi. Auparavant, les arbres fruitiers ombrageaient la vallée. Mais les fruits étaient moins constants que les récoltes de mil et de sorgho et tout avait été arraché. Les ondées diluviennes des saisons des pluies avaient fini par emporter les quelques racines qui maintenaient ensembles les mottes de terre. L’agonie de ce sol avait été longue sous l’ardeur du soleil. Dans ce paysage désolé, où l’eau semblait maintenant un mirage du passé, la terre usée, désespérée, semblait bien morte à jamais, et son aspect grumeleux la faisait ressembler, chaque jour d’avantage, au sable du désert. Le vent tourbillonnant emportait tout ce qui pouvait encore subsister à quoi l’homme pu  encore s’accrocher. Une faune de serpents, de scorpions et de fennecs surgie d’on ne savait où, avait colonisé peu à peu les anciens champs, rendant encore plus hostile cette terre qui leur devenait chaque jour un peu plus étrangère.
Maintenant, il aurait fallu aller plus au sud, peut-être, pour retrouver les pâturages d’antan.


Il cheminait donc à la recherche de l’oued miraculeux, se laissant guider par la course des astres.

Épuisé, il s’abrita à l’ombre d’un baobab, mâcha quelques dattes et but à sa gourde de chiches gorgées de l’eau douceâtre qu’il avait emportée. Il se calla entre les racines noueuses pour tenter de trouver un sommeil réparateur et sombra d’un coup. Il se sentit tomber comme une pierre au fond d’un puits sans fin, et se réveilla en sursaut, comme tétanisé. Mais la fatigue de son corps calma progressivement son esprit enfiévré, et il  fut emporté dans un monde onirique où l’eau baignait toute chose. Elle surgissait des montagnes et drainait des vallées verdoyantes. Tout était eau et chatoiement d’eau. Irisée elle se reflétait dans les torrents, les cascades, se manifestait par des pluies légères et  rafraîchissantes, ou dans les cristaux multicolores, qui tombaient du ciel en tourbillonnant.

Alors, il se rêva ailleurs, dans des contrées, où les erreurs des hommes ne leur étaient pas encore fatales. Il se vit dans un monde où il pourrait tout revivre et tout recommencer.

C’est ainsi qu’il débarqua un jour, dans un canot échoué.

C’était l’hiver, un hiver rude, un hiver où les canalisations éclataient, où des gangues de glaces enserraient les véhicules encore chauds la veille, où les sans abris tombaient comme des mouches ; la tiédeur des bouches d’aération se révélant insuffisantes à les réchauffer.  

On le retrouva, au petit matin, dans un terrain vague, près d’un feu de cageots, allongé dans la neige, souriant, les bras ouverts, comme comblé, emmitouflé dans un manteau de cristaux ; son rêve de fraîcheur et de foisonnement aquatique enfin  réalisé.

 Chantal Sayegh-Dursus
(Extrait du manuscrit "Air du Temps"_Propriété Intellectuelle Sécurisée)

Par Punch-frappe - Publié dans : Mes écrits - Communauté : Revue poésie et nouvelles
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