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12 octobre 2013 6 12 /10 /octobre /2013 14:19

case2boissoustle-par-Pascale--Lafargue.jpg

 

Aujourd’hui  sera un jour sans ! Toinette, l’aînée de la fratrie, l’a compris. Le canari ne pourra être rempli, car la mère est malade. Cela fait un mois déjà. Nulle piécette n’a pu être apportée à l’épicier, qui leur a suspendu son crédit. Il ne reste plus ni queue de cochon, ni lèche de morue, ni même un étique hareng-saur au fond de la caisse en bois. Et le sac de riz est désespérément vide.    

 

Aussi, dès les premières lueurs de l’aube, elle s’est enfoncée au plus profond du petit bois, de l’autre côté du chemin qui jouxte l’habitation. Elle y a chapardé des bananes vertes ainsi que des plantains, une igname oubliée, quelques mangues et deux gros abricots pays, ainsi que les fruits d’un caféier sauvage. Toinette a également déplanté  trois jeunes pousses de bananiers pour leur minuscule jardin créole.                                                                                                                      

Ce matin quand les petits partiront à l’école, elle leur donnera ce qu’elle aura fait cuire dans le canari bosselé, posé en équilibre bancal sur quelques pierres devant l’habitation, ainsi que les œufs de poule qui auront durci tout au fond du chaudron. Ils emporteront la presque totalité de ce qu’elle aura préparé, soigneusement enveloppé dans du papier-journal, en guise de déjeuner.

 

Elle cueille des feuilles de corossolier pour préparer un thé très chaud pour leur mère qui est brûlante de fièvre. Deux œufs durs et des poyos  bouillis lui tiendront lieu de repas pour la journée. Elle les pose sur la caisse à côté de son lit ; unique meuble de la case.

 

Aujourd’hui, comme déjà depuis un mois, elle n’a pu se rendre à l’école. Et alors qu’elle frotte les draps souillés dans la grande bassine en zinc, accroupie sur le petit banc en bois devant l’unique porte de l’habitation, elle se demande comment gagner les quelques sous qui leur permettront de survivre. Les fruits du jardin créole pourront les aider pendant un certain temps. Elle ira  les vendre au marché aujourd’hui : des grenades, des oranges et des sapotilles. Mais les cerises-pays, les letchis et les noix de cajou n’ont pas beaucoup donné cette année. Pourtant ce sont ces fruits rares qui sont les plus demandés. Le « raisinier », qu’elle a essayé de faire prendre en le plantant dans un seau rempli de sable et arrosé consciencieusement d’eau de mer, n’a porté nul raisin. Mais était-ce bien la manière de procéder ? 

 

Elle aère sur de grosses pierres, l’exposant au soleil, la « cabane » : hardes cent fois rapiécées ; vêtements souvenir, ayant parfois appartenu à plusieurs générations, sur laquelle ils dorment tous les huit, à même le plancher ; puis balaye consciencieusement l’unique pièce de l’habitation.

 

Son panier caraïbe en équilibre sur la tête, elle se dirige maintenant vers la place du marché, et  jette en s’en allant un dernier regard à la petite case en bois, posée sur de grosses pierres. Il faudra qu’elle se procure une  grande panne en fer-blanc ou peut-être même deux, qu’elle aplatira afin de colmater les fissures qui laissent pénétrer l’eau les jours de grande pluie.

 

Un brusque crissement de pneus sur le macadam la fait sursauter. Une luxueuse berline la dépasse en klaxonnant et s’arrête un peu plus loin. C’est le plus jeune fils du « béké » qui la lorgne depuis l’année dernière ; depuis qu’elle est entrée dans sa quatorzième année, et que ses formes adolescentes ont commencé à présager la femme qu’elle sera demain. Il descend et l’apostrophe :

«  Alors, ma belle, je te fais faire un bout de chemin. Je t’ai déjà dit que je cherche une secrétaire, et la place est toujours vacante. Cela pourrait t’intéresser puisque que je vois que tu ne vas plus à l’école… Et ce n’est pas… bien de prendre des fruits et des légumes qui ne t’appartiennent pas ».

 

Toinette reste pétrifiée. La survie de la maisonnée dépend de son seul bon vouloir. Elle suppute, hésite, vacille. Soudain  un puissant bruit de klaxon la fait se retourner. Une main brune s’agite à la portière d’une voiture familiale ; lui faisant signe de venir, d’approcher. Elle la reconnait et sourit. C’est Aimé Césaire. C’est papa Césaire… le porteur d’espoir, l’arrangeur, le démêleur  des situations les plus désespérées.                                                                                                         

 Elle n’est plus seule !  Elle ne le sera jamais plus !

 

 

«  Comme des gouttes d’eau »  Chantal Sayegh-Dursus©CopyrightFrance.com

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commentaires

marlou 03/04/2014 07:12


Tu crées la vie par tes mots...Merci pour le beau partage.

Punch-frappé 22/05/2014 14:19



Une survie parmi d'autres .



écureuil bleu 15/03/2014 13:52


Bonjour Chantal. C'est une sacrée jeune fille, belle, débrouillarde, attentionnée pour ses proches...

Punch-frappé 22/05/2014 14:18



J'ai voulu écrire un texte pour une revue et je ne l'ai finallement pas envoyée.



louanchi 13/11/2013 15:07


 


HARKIS LES CAMPS DE LA HONTE

lien vers http://www.dailymotion.com/vid [...] e-vie_news
En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des
arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A
l'époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l'Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques
minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l' isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul
aujourd'hui se décide à parler.
35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte.
Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.
Sur radio-alpes.net - Audio -France-Algérie : Le combat de ma
vie (2012-03-26 17:55:13) - Ecoutez: Hocine Louanchi joint au
téléphone...émotions et voile de censure levé ! Les Accords d'Evian n'effacent pas le passé, mais l'avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)
Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

Christian Dutasta 11/11/2013 18:14


Prendre des fruits et des légumes...qui ne nous appartiennent pas...Ce n'est pas du vol, encore moins du chapardage, c'est la maraude de la faim DONC LE GESTE D'UNE INJUSTICE SOCIALE!


Christian

Punch-frappé 02/01/2014 03:44



Très magnanime Christian !



gilbertilo 16/10/2013 21:22


Tu sais très bien jouer de la corde sensible.Je peux te l'avouer ,sans avoir connu cette situation ,la précarité ne me fut pas  étrangère.Je comprends d'autant mieux l'exigence de ton
texte.La seule richesse dans ces conditions est la fierté chevillée au corps.Le ventre creux mais la tête haute et le sourire souvent narquois .Comment vivre autrement?Ah ces fantasmes d'enfant
qui me propulsaient dans un monde imaginaire.Ne plus s'entendre appeler "le petit".Excuse moi ,ton recit me chamboule.Une enfance volée m'avait dit un prof chez qui j'étais invité à
dîner.Merci Chantal pour ces lignes rafraîchissant la mémoire.

Punch-frappé 17/10/2013 13:20



Une révolte qu'une telle précarité puisse être possible. Et pourtant dans la mentalité occidentale l'on se demande pourquoi faire tant d'enfants si on n'a pas de quoi les nourrir et les
éduquer ! Il est vrai qu'à une certaine époque, avant les progrès de la médecine très peu survivaient, parfois 2 sur une fratrie de 7. C'est pour cela que dans certaines familles il ya avait
jusqu'à 18 enfants nés d'un même père et d'une même mère. Ici, j'ai choisi le nombre de huit enfants, car Césaire était le huitième d'une fratrie, celui qui n'aurait pas du naître, car dans la
pensée judéo-chrétienne 7 est un chiffre symbolique, porte-bonheur. Et pourtant, s'il n'était pas né ce huitième...quelle perte pour l'humanité !



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