le domaine de Chantal Sayegh-Dursus
Ce matin d’hiver, elle s’était
levée tard, car, contrairement aux autres jours, le téléphone, n’avait pas sonné. Après une douche
rapide, elle se glissa dans un tailleur saumon et enfila des escarpins noirs.
Depuis la veille, ils avaient commencé à emménager dans les nouveaux locaux. Avec ces bureaux plus spacieux, la Direction ne manquerait pas de lui manifester une reconnaissance à la mesure de ses responsabilités actuelles. Surtout que la confidentialité de certains dossiers et les prises de contacts stratégiques qui lui incomberaient, dorénavant, nécessiteraient que son bureau soit suffisamment spacieux pour abriter de nombreuses réunions.
A l’extérieur, un souffle d’air
glacé la fit frisonner, lui faisant regretter ses bottes fourrées. Son manteau en renard argenté était, lui par contre, tout à fait de saison. Une bourrasque l'enveloppa et la poursuivit
jusque dans l’autobus. A cette heure, la vague des usagers s'étant clairsemée, elle put trouver une place assise.
Les nouveaux locaux n’étaient plus qu’à quatre arrêts de bus. Quand viendraient les beaux jours, elle s'y rendrait volontiers à pied.
Le quartier était agréable, et un des plus huppés de la Capitale. Les vitrines commençaient déjà à solder les vêtements d’hiver, et ceci jusque sur
le trottoir. La collection de printemps apparaissait timidement, ça et là, à quelques devantures. Des camions, garés en double file, faisaient les dernières livraisons. Les kiosques à
journaux avaient été pris d’assaut, car on n'y apercevait plus que quelques hebdomadaires. Les piétons semblaient être les habitants du quartier ou des touristes, en
quête de bonnes affaires. Depuis la nouvelle législation les motos crottes se raréfiaient, et les chiens aussi apparemment. Des habitués, feuilletant leurs quotidiens, avaient déjà pris place aux
vitrines des cafés. Le soleil hivernal, étincelant, lui fit cligner des yeux. N’eusse été le froid, et le manque de végétation, on aurait cru que le printemps était déjà là. Distraite
par un passant avec une poussette triple, elle faillit manquer l’arrêt.
L’entrée de l’immeuble était encombré par des meubles et des cartons. Bien qu'elle privilégia habituellement les escaliers, , comme elle était en retard aujourd'hui, elle choisit l’ascenseur. Les locaux n'étaient pas encore tous emménagés, mais la majorité des bureaux semblaient déjà attribués. Ceux qui les occupaient semblaient opérationnels. Mais comme elle approchait, elle se rendit rapidement compte que les conversations étaient toutes d'ordre privé.
Arrivé à l'emplacement qui aurait pu lui convenir, elle fut surprise de découvrir qu’il était occupé par son adjoint, qui, en
se levant à peine, lui serra la main du bout des doigts. Ravalant sa surprise, elle se dirigea vers
un petit salon de réception où elle dénicha un siège au milieu des cartons, puis sortit le dossier qu’elle avait commencé la veille. Sa secrétaire lui
apporta, comme tous les matins, un expresso. Plusieurs employés vinrent lui proposer leurs bureaux, se proposant même de se partager entre eux ceux qui restaient. Presque tous les cadres de
l’étage défilèrent et lui serrèrent chaleureusement la main. Impavide et souriante elle comptait mentalement ceux qui lui étaient restés fidèles. Un
téléphone lui fut tendu, avec un air contrit et désolé. C’était un appel du Président de la holding. Après l’avoir rapidement salué, il lui affirma
que le temps était de l’argent et que bien que reconnaissant ses compétences et son intérêt pour le groupe, un point très important de nos jours l’handicapait, sa trop grande gentillesse vis-à-vis de ses inférieurs, et sa réticence à obéir à certains ordres. Mais, quoi qu'il en soit,
elle leur était encore utile. Et comme elle le savait, certainement, ils avaient fusionné, d’où leur déménagement vers dès locaux plus appropriés à
leur nouvelle image. En conséquence de quoi, trente pour cent du personnel actuel, devait être remplacé par celui de la nouvelle Société. Les lettres de licenciement, avec effet immédiat, étaient
prêtes, elle n’avait plus qu’à y mettre les noms. Tous les autres seraient ses collaborateurs directs. Et il la félicitait encore pour sa
nouvelle promotion.